Les Européens nous l’enviaient. Caractérisée par une (longue) suspension dans la journée de travail mais aussi une propension à créer du lien, la pause déjeuner était un marqueur de convivialité dans le quotidien des Français. Or sous l’effet du télétravail et des questions de pouvoir d’achat, ce rituel se fragilise. 

Qu’est ce qui se mijote ?

déjeuner à la carte :
D
u repas collectif au temps choisi

Les Français semblent désormais plutôt snacking que cantine, préférant manger seul qu’avec leurs collègues. Ce mode solo est particulièrement visible chez les jeunes où 29 % des salariés de moins de 25 ans et 22 % des 25-34 ans mangent systématiquement seuls, contre 16 % des 35-49 ans et 12 % des plus de 49 ans, selon l’étude réalisée pour Openeat.

Pour une partie d’entre eux, ce choix cache la peur du jugement. Manger devant les autres, c’est exposer son budget, son assiette et son corps au regard du groupe. Cette individualisation fait alors glisser la pause déjeuner vers un moment de pression et de distinction sociale et non plus de convivialité ou de ressourcement. Elle est alors vécue comme une série d’arbitrages simultanés.

D’UN RITUEL AU MENU D’OPTIONS

Adopté par trois-quarts des actifs, le fait-maison apparaît dès lors comme la solution de contrôle parfaite. Contrôle budgétaire d’une part avec une dépense moyenne ne dépassant pas 10 €. Cette dynamique se retrouve aussi dans la préférence pour les formules déjeuners qui évitent le superflu pour mieux économiser. Contrôle aussi du contenu de sa lunch box d’autre part. Car la pause déjeuner n’échappe pas aux logiques d’optimisation des apports nutritionnels et à la volonté de mieux manger.

Crédit image : Guillaume Blot pour Libération

Au-delà de l’assiette, le temps consacré à la pause déjeuner est également optimisé. Certains compressent leur repas pour caser une séance de sport ou une course, quitte à manger en dix minutes devant leur écran. D’autres, à l’inverse, s’isolent volontairement pour s’extraire du collectif et recharger leurs batteries devant une série. Dans les deux cas, la pause déjeuner n’est plus un repas mais un moment dédié à d’autres priorités, qu’elles soient sportives, mentales ou sociales.

Si elle n’a pas encore disparu, la pause déjeuner suit le même mouvement que le reste du travail : elle se personnalise, se fragmente et cesse d’être un temps commun. Un basculement qui oblige les marques à repenser leur manière d’exister dans ces micro-moments du quotidien.

 

La recette des marques

REPENSER LE RITUEL, TRANSFORMER LA PAUSE

1/ McDonald’s s’affirme en solution rapide et simple 

Face à une concurrence dense au pied des immeubles de bureaux, là où McDonald’s est rarement présent physiquement, l’enseigne mise sur la livraison. En détournant la fonctionnalité « scanner et envoyer » et son esthétique brute, l’enseigne fait du Office delivery une solution simple et rassurante. Une manière habile de transformer un handicap géographique en avantage concurrentiel.


2/ Chloe’s Cantine propose une convivialité choisie 

Chloé’s Cantine fait un pari différent en cherchant à réinjecter de la convivialité dans la pause déjeuner. Avec une formule entrée-plat-dessert à 19,50€, des tables collées et un service rapide, cette néo-cantine recrée un collectif choisi. Il n’est pas imposé par l’entreprise, mais on décide de le rejoindre. L’émergence de ce type d’établissement est le signe d’un retour à la simplicité : seules deux options sont proposées chaque midi.


3/ La Philharmonie de Paris rend la pause culturelle 

La Philharmonie de Paris choisit une troisième voie : faire de la pause un moment culturel. À l’heure du déjeuner, l’institution propose des rendez-vous musicaux gratuits, sans réservation, prolongés par des échanges avec les artistes. Plus qu’une parenthèse, ces formats transforment le temps de pause en une expérience de partage, où le collectif se construit autour de la culture plutôt que du repas.

Si la pause déjeuner s’est bel et bien fragmentée, elle n’a rien perdu de sa fonction. Le rendez-vous collectif à la cantine s’efface, mais le besoin qu’il comblait, lui, n’a pas bougé : créer du lien ou simplement s’extraire, quelques instants, du rythme du travail. La pause déjeuner n’est plus un rituel obligatoirement partagé, mais un temps que chacun compose selon ses priorités.

 

Parole de Pros

Le pouvoir d’achat,
condition de la convivialité ?

« [Le] déjeuner fait-maison est lié aux arbitrages budgétaires et dans une certaine mesure aux nouveaux modes de travail. Le titre-restaurant joue un rôle clé puisque les actifs qui en bénéficient sont plus de deux fois plus nombreux à acheter leur déjeuner en restauration que ceux qui n’y ont pas accès. » 
Ilan Ouanounou, Directeur général d’Edenred France